La Mona de Pascua et son histoire

Article publié sur lepetitjournal.com

La Mona est une rĂ©jouissance culinaire qui se savoure traditionnellement Ă  Pâques après les quarante jours de brouet du carĂŞme. Si un grand nombre de traditions liĂ©es au calendrier liturgique sont tombĂ©es en dĂ©suĂ©tude, la Mona, elle, reste très populaire et se dĂ©guste dans un moment de partage et de convivialitĂ©. Cet Ă©lĂ©ment vivace et en perpĂ©tuelle mutation de la pâtisserie espagnole tĂ©moigne de la pĂ©rennitĂ© d’un rite plurisĂ©culaire. 

Qu’est-ce que la Mona?

Il s’agit en fait d’une brioche en forme de couronne ou de dĂ´me Ă  base de farine, d’oeuf, de sucre et de sel, qui nĂ©cessite une bonne heure de cuisson. La gĂ©noise servant de base Ă  la Mona est la mĂŞme que celle du “pan quemado” ou “toña” qui se consomme toute l’annĂ©e dans le Levant espagnol, et de celle du RoscĂłn de Reyes mangĂ© le jour de l’Epiphanie en Espagne (le 6 janvier). Une fois cuite, la Mona est garnie d’un ou plusieurs oeufs parfois peints, richement dĂ©corĂ©s ou en chocolat (selon la tradition catalane) qui lui donnent toute sa spĂ©cificitĂ©. En rĂ©alitĂ©, il y a autant de Monas que de pâtissiers et chacun y apporte sa touche d’originalitĂ© – sans compter les variantes rĂ©gionales. Ă€ Minorque, par exemple, les oeufs sont recouverts de meringue. 

La ville d’AlbĂ©ric, dans la province de Valence, est l’un des fleurons de cette pâtisserie pascale mais l’on retrouve ce gâteau, plus vastement, dans toute la rĂ©gion valencienne, en Aragon, en Catalogne, en Castille ou encore en Murcie. Il est Ă  noter que la Mona est aussi prĂ©sente dans la cuisine pied-noire, elle se prononce alors “Mouna” et est confectionnĂ©e pour les fĂŞtes de Pâques Ă©galement.

La coutume espagnole veut que parrains, marraines et grands-parents remettent Ă  leurs filleuls ou petits-enfants leur Mona après la messe du dimanche de Pâques. Il Ă©tait en effet d’usage de l’offrir jusqu’à ce que l’enfant ait atteint ses douze ans – âge de la communion, et raison pour laquelle la Mona ne compte jamais plus de douze oeufs.   

Aujourd’hui la culture populaire s’est emparĂ©e de la Mona et les personnages de l’imaginaire enfantin du moment sont une source d’inspiration permanente. Peppa Pig et Frozen, pour ne citer qu’eux, sont frĂ©quemment reprĂ©sentĂ©s sur les gâteaux ou leur servent de modèles. Les oeufs en chocolat prennent de plus en plus la forme de ballons de football, de petites maisons, de châteaux ou de personnages de dessins-animĂ©s.

On consomme gĂ©nĂ©ralement la Mona au goĂ»ter et on l’accompagne parfois de la saucisse de Pâques (longaniza de Pascua), autre plat typique de ces festivitĂ©s. Habituellement, les oeufs sont cassĂ©s sur le front d’une personne qui nous est chère!

Pour ceux qui parlent espagnol et qui auraient les ingrédients à portée de main, voici une recette.

Une étymologie incertaine

L’origine du mot est douteuse. Plusieurs hypothèses sont prudemment avancĂ©es. 

Certaines font dĂ©river la Mona de l’arabe “Muna” qui signifie, littĂ©ralement, “provision pour la bouche” et qui renverrait au tribut dont devaient s’acquitter les Maures envers leur seigneur. Lequel tribut, contribution pĂ©riodique requise en signe d’allĂ©geance, se composait de produits agricoles, de gâteaux et d’oeufs durs. Cet Ă©tymon arabe ne fait pas figure d’exception dans la langue espagnole, notamment en matière de gastronomie, Ă  titre d’exemple : l”alfajor” (friandise faite Ă  partir d’une pâte d’amande, de noix, de miel et d’Ă©pices) vient de l’arabe “hashu” qui signifie “fourrĂ©”, “azĂşcar” (sucre en espagnol) a pour origine l’arabe “as-sukkar“.  

Le linguiste Joan Coromines dĂ©fend quant Ă  lui une toute autre thĂ©orie : la Mona tirerait son origine du mot latin “munda” qui fait rĂ©fĂ©rence Ă  une corbeille Ă  pain remplie de gâteaux, offrande que les Romains faisaient Ă  la dĂ©esse CĂ©rès (plus connue en grec sous le nom de DĂ©mĂ©ter) au moment de l’Ă©quinoxe du printemps.

Un peu d’Histoire 

Une recette similaire Ă  la Mona est attestĂ©e dès le XVème siècle comme l’a dĂ©montrĂ© l’ethnologue Joan Amades dans les Costumari catalans

Mais il faut attendre le XIXe siècle pour que les Monas Ă©voluent vĂ©ritablement et prennent, ornĂ©es de fruits, d’oeufs et de figurines en chocolat, leur forme actuelle. Ce processus va de pair avec le dĂ©veloppement de la confiserie et la dĂ©mocratisation du cacao en Europe. 

Ă€ la mĂŞme Ă©poque, les Italiens, les Français et les Allemands commencent Ă  fabriquer des Ĺ“ufs Ă  base de chocolat avec des cadeaux Ă  l’intĂ©rieur. 

Les oeufs, symboles de fertilité

Photo : piqsels.com

En plus de l’imagerie paĂŻenne des figures animales (serpent, lĂ©zard et dragon) que revĂŞt la Mona, l’oeuf qui vient l’agrĂ©menter est un Ă©lĂ©ment symbolique. 

Depuis la nuit des temps, on le retrouve dans nombre de cultures pour cĂ©lĂ©brer l’arrivĂ©e du printemps et la fertilitĂ©. 

Dès l’AntiquitĂ©, l’oeuf est le symbole d’une rĂ©alitĂ© primordiale, qui contient en germe une vie nouvelle qui va bientĂ´t Ă©clore et agir. Ainsi pour les Egyptiens, par exemple, Ă©mergera du Noun, ocĂ©an primordial, une butte sur laquelle un oeuf Ă©clorera. De cet oeuf, un dieu jaillira, qui organisera le chaos, en donnant naissance aux ĂŞtres diffĂ©renciĂ©s.

Dans le christianisme, un rapprochement a Ă©tĂ© fait entre l’idĂ©e de renaissance et l’oeuf dont la coque peut ĂŞtre assimilĂ©e Ă  l’enceinte d’un sĂ©pulcre dans lequel repose un principe de vie qui doit un jour s’épanouir. L’oeuf symbolise donc la RĂ©surrection. On retrouve ainsi des oeufs aux pieds du Christ en croix dans la CathĂ©drale de BurgosAu moyen-âge, l’Église bĂ©nissait, le samedi saint, des oeufs que les fidèles mangeaient en famille le lendemain, avant toute autre nourriture : c’est ce qu’on appelait la “Pâque de l’Oeuf”.

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Le Christ en croix de la Cathédrale de Burgos

Dans la Pâque juive (Pessah), lors du repas du SĂ©der qui commĂ©more la sortie d’Egypte et l’accession de l’homme Ă  la libertĂ©, on mange un oeuf dur (Bēṣa) en souvenir de la destruction du Temple de JĂ©rusalem. Si l’on connaĂ®t les racines sĂ©pharades de l’Espagne, il y a bien une pratique culinaire judaĂŻque antĂ©rieure Ă  l’appropriation chrĂ©tienne du symbole de l’oeuf. 

Aussi le symbolisme qui s’attache à la Mona et les diverses pistes étymologiques de son nom plaident pour un syncrétisme religieux en contexte espagnol. 

Marie-Madeleine et les oeufs rouges

Une lĂ©gende orthodoxe raconte que Marie-Madeleine quitta JĂ©rusalem pour aller Ă  Rome et demanda audience Ă  Tibère pour lui reprocher la mort de JĂ©sus. Tibère accepta de la recevoir. Seulement, l’usage voulait que l’on se prĂ©sentât devant l’Empereur muni d’un cadeau et comme Marie-Madeleine n’en avait pas, elle prit avec elle un simple oeuf de poule. L’oeuf en main, elle lui dĂ©crivit les supplices de la crucifixion puis lui annonça que JĂ©sus s’était libĂ©rĂ© des entraves de la mort et Ă©tait ressuscitĂ©. ConsternĂ© par l’exposĂ© des faits, Tibère partit d’un rire sonore et se moqua de la crĂ©dulitĂ© de cette femme qui dĂ©cidĂ©ment lui faisait perdre son temps… Il lui dit : “il est aussi impossible que JĂ©sus soit ressuscitĂ© que de voir votre oeuf changer de couleur!” et avant qu’il n’ait pu terminer sa phrase, l’oeuf entre les mains de Marie Madeleine devint complètement rouge devant le regard stupĂ©fait de Tibère. 

Selon la légende, les œufs sont peints pour Pâques en souvenir de cet événement.

Des concours de Pâtisserie

La Mona est aussi un prĂ©texte Ă  des concours oĂą les pâtissiers rivalisent d’inventivitĂ©. 

La Corporation des boulangers et pâtissiers de Valence (Gremio de Panaderos y Pasteleros de Valencia) organise ainsi chaque année un concours de friandises de Pâques (Concurso de Dulces de Pascua). La trente-troisième édition a eu lieu l’année dernière. Dix-huit boulangeries-pâtisseries de Valence et de la région se sont disputé la première place en finale. C’est finalement la pâtisserie Vincente García, située 6 Avenue de l’Antic Regne de València qui a remporté les quatre catégories du concours, en particulier celle de la meilleure Mona de Pascua de l’année.

Et pour finir avec une note d’humour et de bonne humeur, le dessin de l’artiste Serge Helhoc sur la rĂ©daction de l’article en confinement !

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