Le « couvre-feu », brûlants souvenirs

Article publié sur le site de l’Observateur par François Reynaert

Au départ, le « couvre-feu » était fait pour prévenir les incendies. Sauf qu’entre dictature, guerre, ségrégation, et occupation, l’imaginaire du mot a depuis été plombé.

En mars, nous avons abordé le confinement avec un discours du président Macron nous annonçant que nous étions en guerre. Juste après, nous avons eu droit au retour des laissez-passer pour sortir de chez nous. Nous voilà face au couvre-feu. La prochaine étape sera-t-elle un retour aux tickets de rationnement ou à la ligne de démarcation ? Profitons au moins des longues, très longues soirées que va nous offrir ce nouvel emploi du temps pour nous cultiver. D’où vient donc le mot du moment, ce fameux « couvre-feu » ?

« Couvrir les feux »

À l’origine, au Moyen Âge, il s’agit tout simplement d’une protection contre les incendies. À partir d’une certaine heure, les cloches sonnent pour annoncer qu’il est temps d’aller se coucher et de « couvrir les feux », de les éteindre en les étouffant avec une plaque de métal, pour éviter qu’ils ne déclenchent un sinistre. On ne sait trop qui a inventé la pratique, ni à quelle époque précisément. Les Anglais, qui utilisent le mot « curfew » (directement tiré de l’ancien français) affirment volontiers (sans certitude sur la véracité historique du fait) qu’elle a été importée sur leur île par Guillaume le Conquérant.

Le Normand s’en servait aussi volontiers pour mater les turbulents Saxons qui se sont longtemps battus contre lui et ses barons. Ça devient l’idée. Le couvre-feu, dans l’histoire longue prend ainsi cet autre sens : c’est l’interdiction faite aux populations de sortir de chez elles entre une certaine heure du soir, et une autre du matin.

Ces mesures actuelles ne sont pas si exceptionnelles. Vider les rues la nuit se pratique assez couramment, dans le monde entier, dans divers contextes de crise, après une catastrophe, un tremblement de terre pour empêcher les pillages ou pour tenter de calmer un soulèvement ponctuel. On l’a vu tout récemment dans diverses villes américaines, secouées par les manifs qui ont suivi la mort par asphyxie de George Floyd.

On en avait fait l’expérience en France en 2005, après les émeutes des banlieues, quand des maires ont pris des arrêtés pour empêcher les mineurs de sortir le soir.

Dictature, guerre, ségrégation, occupation… Un imaginaire plombé

À chaque fois, le mot est commenté et il est source de polémiques, car il convoque un imaginaire historique plombé : celui des lois martiales ou des lois d’exception, de la volonté d’un pouvoir de faire régner l’ordre par la coercition. La plupart des pays ont des souvenirs de couvre-feu. Ce sont toujours des mauvais souvenirs.

En Amérique latine, le « toque de queda » rappelle le temps des dictatures militaires (les malheureux Chiliens y ont été contraints du lendemain du coup d’État de Pinochet, en 1973, jusqu’en 1987). Aux États Unis, le curfew renvoie aux mesures d’exception prises contre les citoyens d’origine japonaise, pendant la Seconde Guerre mondiale et surtout à la discrimination. Dans la plupart des États du Sud, au temps où régnait la ségrégation raciale, il était courant que les Noirs fussent interdits de sortie entre la tombée du jour et l’aube.

En France, la dernière grande période de couvre-feu a été celle de la guerre d’Algérie. L’armée le met en place à Alger quand elle obtient les pleins pouvoirs pour mener la « guerre contre insurrectionnelle ». L’idée était de surveiller les populations arabes et aussi de pouvoir arrêter plus facilement les suspects en cueillant chez eux, le soir, ou au petit matin. À Paris, il est imposé par le préfet de la Seine, Maurice Papon, en 1958 puis au début du mois d’octobre 1961 mais ne vise que les « Français musulmans d’Algérie », car ils sont considérés de façon globale comme des complices possibles des combattants indépendantistes. Le moment est marqué au fer rouge.

Pour protester contre ce couvre-feu ouvertement discriminatoire – et aussi contre la répression qui les frappe – des milliers d’ouvriers d’origine algérienne descendent, à l’appel du FLN, dans les rues de la capitale le 17 octobre. La manifestation est pacifique. Le préfet Papon envoie sa police pour la disperser. Le supposé « maintien de l’ordre » tourne au bain de sang. La brutalité policière ne connaît pas de limite. Des dizaines, peut-être des centaines de manifestants sont matraqués, exécutés, assassinés. Durant les jours et les semaines qui suivent, on retrouvera des cadavres dérivant dans la Seine ou s’échouant sur ses rives. Très longtemps occulté de la mémoire nationale, le « massacre du 17 octobre 1961 » est l’épisode le plus meurtrier de la guerre d’Algérie sur le sol métropolitain.

Pour l’ensemble de la population française, enfin, le « couvre-feu », comme nous l’évoquions au début de cet article, rappelle plus généralement la période de l’Occupation. Il peut être imposé par les autorités occupantes. Ou encore par la « défense passive », au nom qui prétend protéger ainsi les civils contre les bombardements alliés. À partir d’une certaine heure, il faut rester chez soi et fermer les volets ou calfeutrer les fenêtres avec du tissu de coton bleu marine censé occulter la lumière et empêcher les avions anglo-américains (considérés comme ennemis) de repérer les villes.

« Arthur » et « acht Uhr »

De l’époque et de la pratique, il reste en outre un vieux mythe linguistique. De nombreux sites, y compris l’honorable portail du ministère des Armées, racontent encore que l’origine de l’expression « se faire appeler Arthur » (dans le sens de « se faire engueuler ») date de cette époque. Le fameux (et mystérieux) « Arthur » ne serait qu’une déformation de « acht Uhr », huit heures en allemand, soit l’heure où les occupants acerbes ordonnaient vertement aux citoyens de rentrer chez eux.

On vous le confesse bien franchement : on ne croit pas une minute à cette histoire d’heure. À notre connaissance, le moment de la fermeture des portes pendant la guerre était plutôt dix heures du soir (voir minuit) que huit. Par ailleurs, on retrouve dès les années 1920, des expressions voisines de celle qui nous intéresse comme « je vais me faire appeler Joseph » ou « je vais me faire appeler Léon , voire « Jules », dont on voit plus mal le rapport avec la langue allemande. On dira que cela nous laisse avec une énigme. D’où sortent donc Arthur et ses deux amis Léon et Joseph ? Les nombreuses heures qui nous attendent au coin d’un feu éteint nous aideront peut-être à la percer.

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