Raoul Ponchon: ce poète ivrogne

A mon amie Dominique… la boisson fait l’union… lol A très vite !

“Quand mon verre est vide, je le plains, quand mon verre est plein, je le vide.

1848 – 1937

Ce poète ivrogne, porté sur le fruit de la vigne et les cabarets parisiens, se considérait lui-même comme un écrivain de troisième rang et n’a jamais souhaité être publié. Un seul recueil sera imprimé de son vivant, plus ou mois contre sa volonté, La Muse au cabaret, qui en dit long sur ses occupations quotidiennes. Buveur d’absinthe patenté et fin gourmet, les plaisirs de la table sont un thème majeur de ses écrits. Journaliste pendant un temps, il écrit ses chroniques en vers : ce sont des textes décapants qui offrent une vue intéressante sur la vie des quartiers populaires du Paris de la Belle Époque.

L’absinthe

Absinthe, je t’adore, certes !
Il me semble, quand je te bois,
Humer l’âme des jeunes bois,
Pendant la belle saison verte !

Ton frais parfum me déconcerte.
Et dans ton opale je vois
Des cieux habités autrefois,
Comme par une porte ouverte.

Qu’importe, ô recours des maudits
Que tu sois un vain paradis,
Si tu contentes mon envie ;

Et si, devant que j’entre au port,
Tu me fais supporter la Vie,
En m’habituant à la Mort.

Chantons le vin

Ô vin splendide et salutaire,
Reine suave des boissons,
Délicate fleur de la terre
Fleuris toujours dans mes chansons.

Vin rieur qui ris dans les verres
Avec tes bons yeux de velours
Tu dérides les plus sévères
Et tu dégourdis les plus lourds.

Ô vin plus frais que les grenades
Et plus pimpant que le printemps
Puissant réconfort des malades
Et remède des bien portants ;

Frivole muse des poètes,
Verve suprême des vieillards,
Tu fais pépier dans leurs têtes
De petits oiseaux babillards ;

Tu rends la femme moins farouche
Vin de tendresse et de gaîté,
Et tu mets au coin de sa bouche
Une lueur de volupté.

Quant à moi, je t’aime avec rage
Ô mon doux soleil automnal,
Couleur de force et de courage
Chaud tout ensemble et virginal.

Que de fois les soucis, les fièvres,
Les chagrins, les pensers mauvais
Ont fui de moi comme des lièvres
À l’instant que je te buvais.

N’es-tu pas la belle semence
Qui toujours lève ? Est-ce pas toi
Par qui la rose de clémence
S’épanouit au cœur d’un roi ?

N’est-ce pas toi, vin pitoyable
Qui mets un rayon de soleil
Dans le cerveau du pauvre diable
Pour qui tout est nuit et sommeil.

Je te bois, vin de Sapience !
Et voici mon maître aux abois :
Tu m’infuses toute science,
Quand je te bois, quand je te bois.

Tu me plains et tu me consoles,
Tu me persuades le bien,
Tu me dis de bonnes paroles
Tout bas comme un ange gardien.

Quand je te bois, vin admirable !
Tout me ravit, flatte mes yeux,
Je trouve tout le monde aimable
N’importe quoi délicieux.

Toutes choses me semblent claires,
Vin véridique et triomphant ;
Et tu dissipes mes colères
Avec un sourire d’enfant.

J’ai l’illusion d’être juste
Et bon, innocent comme un nid,
Il me semble qu’un geste auguste
Sur mon front plane et me bénit.

La vie en moi se renouvelle
La grâce entre par mon gosier ;
Mon sang fait le beau, ma cervelle
Devient souple comme l’osier.

Tous mes sens crient à ton passage,
Je vibre du crâne au talon :
Pour te savourer davantage
Que n’ai-je un cou trois fois plus long.

Le vin suisse

Les Anglais auraient résolu de ne plus acheter de vin chez nous, et de s’adresser à la Suisse.

Il paraîtrait que les Anglais,
Dont on connaît la tempérance,
Pour se venger de nos pamphlets,
Ne veulent plus des vins de France !

Ni Bourguignon, ni Bordelais.
Je veux que m’emporte le Diantre,
S’ils ne boudent pas leur palais,
S’ils n’en veulent point à leur ventre.

Nos vins généreux et subtils,
Ils vont nous les laisser pour compte,
Ils ne boiront plus – disent-ils –
Que du Vin Suisse, à notre honte.

Je ne sais si vous avez bu
Jamais du vin de l’Helvétie,
Ou seulement même entrevu ?
Quant à moi, je vous remercie…

N’en déplaise au docteur Pelet,
Qui l’insinue à ses victimes,
C’est un vin quelconque, incomplet,
Sans nulles qualités intimes.

Il est lunaire, sépulcral,
Et de dégustation brève ;
Aussi vague que l’amiral
Croisant sur le lac de Genève.

C’est à boire du « Cortaillod »
Et du « Vinzel » et de l’ « Yvorne »,
Peut-être bien qu’Édouard Rod
Est, en somme, un auteur si morne.

C’est grâce à son vin malplaisant
Que la Suisse est pauvre en esthètes,
Et qu’on trouve si peu d’accent
Aux meilleurs chants de ses poètes.

(Extrait d’un journal suisse.)

Monsieur Ponchon, dans son « Journal »
Dénigre les vins Helvétiques.
Il faut croire que l’animal
N’en a jamais bu d’authentiques.

Il plaisante le « Dézaley »
Et se gausse de nos « Yvornes ».
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Qu’il vienne donc dans nos caveaux,
Tâter un peu de nos bouteilles.
Il verra bien si ses Bordeaux
Valent le nectar de nos treilles,
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il jugera si nos « Cully »
Méritent ses calembredaines
Et je l’attends aux clairs « Vinzel »
Aux « Féchy », au doux « Villeneuve ».
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

C’est ce vin-là, méchant vantard,
– On en garde ici souvenance –
Qui jadis sauva vos lignards
Par l’Allemand chassés de France.
(Tissot. Lausanne.)

RÉPONSE À TISSOT

Ne fais donc pas tant de musique.
Voui, mon vieux Tissot, j’en ai bu
Du vin Suisse, et de l’authentique.
Et j’en suis encore fourbu.

Je l’ai dit et je le répète :
Qu’il soit du Vaud ou du Valais,
Ton pinard ne vaut pas tripette,
C’est le pire des reginglets.

Que dis-je ? il rend bête. Et, la preuve
Est pour moi faite à tout jamais
De sa non-vertu. Je la treuve
Dans cette rage où tu te mets.

Je ne me mets pas en colère,
Moi. Je te le dis sans accès
De fureur : ton vin ne peut plaire
À mon estomac de Français.

Tes « Neuchâtels » et tes » Yvornes »
Sont aussi plats que des valets ;
Et tes « Villeneuve » sont mornes
Comme les crétins du Valais.

Au « Montreux » que chante ta lyre
Je préfère l’eau de Vichy.
Je n’ai pas besoin de te dire
Quoi me font faire tes… « Féchy ».

C’est du jus de queue de cerises,
Tes « Pully » comme tes « Cully ».
Autant vaut qu’on se gargarise
Avec l’air de Funiculi…

Ton « Vinzel » n’a pas raison d’être.
Quant à ton triste « Dézaley »
Il est bon, au plus, pour y mettre
Une morue à dessaler.

Où tu perds quelque peu la tête,
Mon vieux Tissot, c’est quand tu dis
Qu’à l’heure de notre défaite,
En dix-huit cent soixante-dix,

Votre vin sauva du naufrage
Nos malheureux petits lignards.
Outre que tu tiens un langage
Peu généreux à tous égards ;

C’est précisément le contraire.
Car, si je suis bien renseigné,
Il acheva ceux que la Guerre
Avait jusqu’alors épargnés.

Vive l’eau

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