24 février 1975 : Led Zeppelin publie le monumental « Physical Graffiti »

Article publié sur rollingstone.fr

En 1975, la question est de savoir si Led Zeppelin est réellement le meilleur groupe de rock au monde, ou si Physical Graffiti, qui débarque dans les bacs reste l’un des meilleurs albums rock de tous les temps. Making Of

© Getty Images

hysical Graffiti ne fait que confirmer la prééminence de Led Zeppelin parmi les hard rockers et donne un aperçu impressionnant des compétences du groupe. La recette gagnante ? La parfaite adéquation entre les paroles de Plant avec le jeu riche, dense, étonnant et virtuose de Page. Il n’y a cependant aucune chance que cet album puisse convaincre les sceptiques, les réticents et les allergiques au son énorme du groupe.

Les postures de Robert Plant sont très présentes et les rythmes de plomb de John Bonham continuent de marteler les tympans pour le plus grand bonheur des millions d’inconditionnels des Anglais : oui Led Zeppelin a sa signature sonore et non, ça ne changera pas, car c’est de cette manière ça qu’ils conçoivent leur travail. Mieux encore, cet album est emblématique car en effectuant un rapide flashback dans l’histoire du groupe, Physical Graffiti se présente comme une synthèse des déjà cinq années d’une carrière menée tambours battants, et c’est réellement le cas de le dire. On y trouve blues (« In My Time of Dying ») une ballade cosmique (« In the Light »), un interlude acoustique (« Bron-Y-Aur ») et du hard rock, du vrai, du poilu, des guitares énormes et une rythmique en plomb, marque de fabrique du groupe (« Houses of the Holy », « The Wanton Song ») ; mais on y trouve également des clins d’oeil moins appuyés que par le passé aux héros des Douze mesures, notamment à Bo Diddley (« Custard Pie”) un véritable tour de force.

Ce qui explique cela ? Rien de particulier à part le fait que l’enregistrement de cet album s’est étalé sur que ans et présente même des reprises de chansons écartées des précédents opus. D’où sa variété, sa richesse et un songwriting très au-dessus de tout ce qui se faisait à l’époque dans le rock : ne signe pas « Kashmir », la chanson rock la plus puissante de l’histoire, qui veut.

Sur le papier comme dans les faits, Led Zeppelin est incontestablement le groupe de rock le plus populaire au monde.

Ambitions démesurées

Cependant, Houses of the Holy a bien failli être le dernier album de Led Zeppelin. Fin 1973, après une année de longue et enrichissante tournée américaine, Jones est fatigué de voyager. Il veut passer plus de temps avec sa famille et annonce au groupe qu’il les quitte pour devenir chef de chorale, ce qui est plus ou moins l’exact opposé de « membre de Led Zeppelin ». Tout s’arrête, on annonce que Jones est malade (quelle autre raison plausible pour vouloir quitter un groupe pareil ?). Et puis Jones change d’avis, et « on n’en a plus jamais parlé », raconte leur manager Peter Grant.

Le passé commence déjà à peser, le groupe a déclenché des émeutes à chaque concert ou presque, en particulier à Milan et Boston, a donné des concerts à guichets fermés à Hong Kong comme à Hambourg. Chacun de leurs cinq albums précédents s’est vendu en millions d’exemplaires. Mieux encore, ils ont établi de nouveaux records de fréquentation en concerts, en attirant notamment près de 60 000 personnes pour leur seul concert de Tampa, en Floride, en 1973 et 120 000 personnes pour six concerts à New York en 1975. Sur le papier comme dans les faits, Led Zeppelin est incontestablement le groupe de rock le plus populaire au monde. Et les bootlegs de se multiplier comme des petits pains, on les veut partout et les pirates s’échangent par centaines de milliers.

« On parle de créer quelque chose d’aussi éminent que la Cinquième de Beethoven. »

Et, avec la sortie de ce nouvel opus, leur sixième, la question s’impose. Cet ensemble de deux disques sera leur Tommy, leur Beggar’s Banquet voire leur Sgt Pepper. Début 1974, le quatuor retourne à Headley Grange. Ils sont le groupe de rock le plus populaire au monde, et ils ont besoin d’un acte établissant définitivement leur poids : ils choisissent un double album, devenu depuis le mètre-étalon de la splendeur du rock. « On parle de créer quelque chose d’aussi éminent que la Cinquième de Beethoven », expliquait audacieusement Plant à l’époque en imaginant un album « tellement colossal qu’il durerait éternellement. »

Le grand favori

Il leur aura fallu dix-huit mois pour finaliser ce qui est un peu le Mont Saint-Michel du rock, un monument méticuleux et immortel à la gloire de la grandeur et du mythe. La pochette de l’album, photo d’un immeuble du quartier de East Village à New York, est tout aussi élaborée : lorsqu’on retire l’insert de l’album, les fenêtres laissent apparaître des images du groupe et de leur cohorte. Pour les fans de rock, c’est un corpus énorme qu’on peut lire et relire à l’infini. Physical Graffiti est le premier album qu’ait possédé le chanteur Jeff Buckley. Jim James de My Morning Jacket le cite comme son album préféré. Les Foo Fighters aspiraient à faire de In Your Honor leur propre Physical Graffiti. (Mais l’attrait de cette musique surpasse le cercle des rockers masculins et machos rêvant d’imiter la gloire rugissante de Plant : même Christina Aguilera le cite comme l’un de ses disques favoris.)

Un album souvent idéaliste, tout comme sa chanson centrale, celle qui va le plus loin et que le groupe citera plus tard comme l’apogée de leur carrière : « Kashmir »

Led Zeppelin avait suffisamment de chansons pour un album et demi, c’était donc l’occasion de rajouter quelques pistes jamais sorties auparavant : « Bron-Yr-Aur », un bref morceau de fingerpicking à la guitare acoustique qui trouve ses racines sans les sessions de Led Zeppelin III en 1970, ainsi que l’écolo « Down by the Seaside » (l’un des premiers rocks « verts »). « Night Flight » et « Boogie With Stu » sont deux morceaux laissés de côtés pour le quatrième album. En dépit de leurs origines diverses, les quinze chansons de Physical Graffiti possèdent une unité. L’album est tentaculaire, bourru, tapageur, confiant, dense, tranquille.

Stylistiquement, la gamme est large. « Trampled Under Foot » débute sur une intro funky de Clavinet par Jones, similaire à ce que Stevie Wonder avait fait récemment sur « Superstition ». « Boogie With Stu », bien ancré dans les années 50 et enregistré avec le pianiste des Rolling Stones Ian Stewart (lequel a joué sur « Rock and Roll »), mêle une mandoline champêtre à un morceau rock lourd et plein d’écho qui évoque le héros du groupe, Elvis Presley. Et Page crache des riffs comme un volcan. On comprend mieux comment l’album s’est vendu à 16 millions d’exemplaires : « Ten Years Gone », « Houses of the Holy », « Wanton Song » et « Custard Pie », entre autres, sont reconnaissables au bout de deux mesures de guitare.

Plant était encore largement caricaturé comme un dieu du sexe, en partie à cause de son penchant pour les jeans moule-bite et les chemisiers féminins vaporeux, mais le double album fait la démonstration de certains de ses traits moins largement reconnus, comme son idéalisme hippie, tout particulièrement dans le refrain « If we could just join hands » (« Si on pouvait simplement se donner la main ») de « The Rover ». Physical Graffiti est un album souvent idéaliste, tout comme sa chanson centrale, celle qui va le plus loin et que le groupe citera plus tard comme l’apogée de leur carrière : « Kashmir ».

« J’aurais aimé qu’on se souvienne de nous pour « Kashmir » plus que pour « Stairway to Heaven »

Nostalgie ultime

« J’avais un sitar depuis longtemps, et je m’intéressais à l’accord modal et autres subtilités arabes. J’ai commencé avec un riff, que j’ai souligné avec des lignes orientales, » explique Page. Des influences similaires sont déjà apparues dans des chansons de rock, comme dans « Norwegian Wood » des Beatles ou « Paint It Black » des Rolling Stones, en plus de « Four Sticks » de Led Zeppelin. Mais « Kashmir » n’est pas simplement un morceau aux accents arabisants : il se déplace tout entier dans un autre pays. Plant, « constamment entouré de musique de films indiens » à cause de sa femme d’origine indienne, s’imagine même comme « un voyageur de l’espace et du temps ». (Il écrit les paroles lors d’un voyage à travers le désert du Sud marocain, en s’imaginant continuer jusqu’au sous-continent indien.)

Sur fond de power chords de heavy metal, Page joue une montée chromatique qui savoure la tension. Le pont est basé sur les gammes arabes tandis que les cordes, les cuivres et le Mellotron apportent une masse écrasante. L’ingénieur Ron Nevison traite la batterie de Bonham avec un phaser Eventide, ce qui lui donne une largeur tridimensionnelle. Une fois l’enregistrement de « Kashmir » terminé, le groupe surexcité téléphone à son manager Grant et le poussent à venir immédiatement à Headley Grange (dans sa Porsche) pour écouter la chanson.

Plant cite Physical Graffiti comme son album préféré de Led Zeppelin, et « Kashmir » comme « la chanson de Led Zeppelin ultime », car elle exprime « les voyages et explorations que Page et moi avons entrepris vers des cieux bien loin des sentiers battus. » À une autre occasion, il avoue avec nostalgie : « J’aurais aimé qu’on se souvienne de nous pour « Kashmir » plus que pour « Stairway to Heaven » » Bien des fans de Led Zeppelin ne lui donneraient pas tort.

Belkacem Bahlouli

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