Rencontre avec le bordelais Hervé le Corre et son dernier livre “Traverser la nuit”

©Amazon ©Philippe Matsas

Hervé Le Corre, né le 13 novembre 1955 à  Bordeaux, est un auteur de roman policier.

Hervé Le Corre fréquente le lycée Michel-Montaigne, où il obtient son baccalauréat, série littéraire, en 1972. Il suit ensuite des études de Lettres à l’Université Bordeaux Montaigne.

Professeur de lettres dans un collège de Bègles, il est un lecteur passionné entre autres de littérature policière. Il commence à écrire sur le tard à l’âge de 30 ans des  romans noirs et connaît un succès immédiat.

Son écriture, le choix de ses personnages, l’atmosphère assez sombre de ses livres le placent d’entrée parmi les auteurs français les plus noirs et les plus primés du roman policier hexagonal. Ses romans ont été primés à de nombreuses reprises. Wikipédia

Article publié sur franceinter.fr

Traverser la nuit, comme une invitation et un avertissement au lecteur. Ce roman est noir, crépusculaire, aussi bouleversant qu’éprouvant. Il se passe dans la région de Bordeaux où habite l’auteur. Du côté des perdants, des paumés, des laissés pour compte d’une société qui largement les ignore.

C’est l’hiver, il fait froid, et la pluie incessante noie les êtres et les paysages. Mais Hervé Le Corre n’est jamais complaisant, il ne joue pas le noir pour le noir. À la manière du peintre Soulages, il cherche dans l’ultra noir, la lumière qu’il révèle.

Le roman fait vivre de nombreux personnages, mais il s’organise autour de trois d’entre eux

Au centre, il y a Louise, la trentaine. Elle a perdu ses parents très tôt et a sombré dans la drogue. Aujourd’hui elle survit comme aide à domicile, habite seule avec son fils, Sam, son « petit magicien », son « ange brun aux yeux si doux ». Et doit faire face à la violence d’un ex qui ne cesse de la harceler.

Et puis il y a Christian, ancien militaire revenu du Tchad. Écrasé par ses relations avec une mère incestueuse, « Mon fils, elle dit. Mon homme », il reporte toute sa violence sur les femmes qu’il massacre.

Et enfin, Jourdan, commandant de police qui enquête sur des meurtres dont les femmes et les enfants sont le plus souvent les victimes. Jourdan est en train de perdre pied, sa vie est entièrement bouffée par son métier, il n’en peut plus, ne veut plus comprendre. Il ne lui reste que la colère comme réponse aux questions impossibles.

La colère, c’est le maître-mot du livre, mais une colère rentrée, étouffée

À un moment du livre, seul sur une scène de crime, Jourdan constate l’étrange silence qui plane à cet endroit où quelques heures auparavant régnait le chaos et la fureur. Un silence plein de bruits et de cris.

Et c’est ce silence là qui traverse la nuit que décrit le roman. Hervé Le Corre fait entendre les cris étouffés, les mots rentrés, indicibles, les douleurs enfouies, inexprimables, les espoirs avortés, les cassures dans les voix et les gestes arrêtés.

Un moment m’a particulièrement frappé, quand Marlène, la femme de Jourdan, lui annonce qu’elle le quitte et qu’il est incapable de dire quoi que ce soit…

Extrait :

– Tu ne dis rien ? Comme d’habitude ?        
Il avait senti monter un sanglot. Depuis quand n’avait-il pas pleuré ? Il ne se rappelait que ce jour où Barbara, à dix ou onze ans, avait coulé sous leurs yeux, jetée au sol par une vague, emportée par le ressac. Il avait plongé et l’avait rattrapée dans le bouillonnement soudain glacé, aveuglé d’eau et de sable. De retour sur la plage, il était tombé à genoux, sa gosse dans les bras, et pendant que Marlène lui faisait cracher et vomir l’eau de mer qu’elle avait bue, il avait chialé comme jamais.        
– Tu dois avoir raison. C’est moi qui… tu as quelqu’un ?        
Il avait regretté aussitôt sa question. Question de flic.        
– Non. Je n’avais que toi.        
Marlène avait fini son café puis s’était levée. Elle était restée debout durant quelques secondes, attendant peut-être que Jourdan dise autre chose mais il n’avait plus de souffle alors elle avait pris son sac et l’avait porté à son épaule.

La force et la beauté de ce livre hors du commun : les mots son comptés

Hervé Le Corre est un écrivain du regard, un observateur aigu des moindres gestes, des mouvements imperceptibles, un dialoguiste de haute précision, chaque détail est important, et aucun mot n’est de trop, effectivement. L’émotion jouant à fleur de phrase.

Traverser la nuit est ainsi un roman bouleversant sur le temps qui passe et qui use, sur le présent dévoré par le passé, sur les blessures qui ne cessent de suinter, sur l’impossibilité pour certains de sortir de leur condition et qui vivent assignés à résidence et condamnés au silence. En ce sens, et comme souvent chez Hervé Le Corre, Traverser la nuit est un livre éminemment politique.

Les références

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