Aux origines de Thanksgiving, un repas partagé entre des colons anglais et des Amérindiens en 1621

Article publié sur Franceculture.fr

Malgré le contexte de crise sanitaire, la tradition de Thanksgiving n’a pas été annulée aux États-Unis, comme chaque quatrième jeudi de novembre. Cette fête remonte à 1621, lorsque des puritains, arrivés à Plymouth dans le Massachusetts un an auparavant, partagent un repas avec des Amérindiens.

Ce tableau de Jean Leon Gerome Ferris est une représentation du repas partagé entre des colons anglais et des Wampanoags, considéré comme étant le premier Thanksgiving, en 1621.• Crédits : Universal History Archive – Getty

C’est une tradition qui a quasiment autant d’importance que Noël aux États-Unis : chaque année, les Américains célèbrent Thanksgiving le quatrième jeudi de novembre, autour d’une dinde farcie accompagnée de patates douces et de sauce aux canneberges. Cette année, les autorités sanitaires appellent les habitants à rester chez eux alors que les cas de Covid-19 explosent dans le pays, où l’épidémie a déjà fait plus de 260 000 morts. Cette fête a beaucoup évolué à travers les siècles : selon les historiens, elle remonte à 1621, lorsque des colons anglais ont partagé un repas avec des Amérindiens pour célébrer le fait qu’ils aient survécu à un hiver très rude. Retour sur l’origine de cette fête traditionnelle.

Le débarquement des puritains en Amérique à bord du Mayflower en 1620

L’histoire de Thanksgiving est intimement liée à celle des puritains au XVIIe siècle en Angleterre. Une faction dissidente de ce courant religieux, “des séparatistes qui souhaitaient se séparer complètement de l’Église d’Angleterre“, est “persécutée par les autorités civiles et religieuses”, explique Bertrand Van Ruymbeke, professeur de civilisation et d’histoire américaine à l’Université Paris 8, auteur de L’Amérique avant les États-Unis. Ils fuient à Leyde, en Hollande, mais se sentent “mal à l’aise” : “Ils craignent ce qu’ils appellent l’hollandification. Ils ont peur que leurs enfants apprennent le hollandais et deviennent des Hollandais“, retrace Bertrand Van Ruymbeke. L’idée de partir en Amérique fait donc son chemin, car c’est la possibilité pour eux “de ne pas être en Angleterre, mais de rester sujets anglais dans un territoire revendiqué par l’Angleterre“. Ils veulent “_fonder une société qui soit une société idéale_, selon les préceptes de leurs convictions religieuses, une espèce de théocratie“, détaille Virginie Adane, maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Université de Nantes, spécialiste en histoire coloniale nord-américaine.

Représentation du bateau à bord duquel les puritains débarquent en Amérique, le Mayflower, datée de 1754.• Crédits : Three Lions – Getty

Ils rejoignent l’Angleterre “brièvement en septembre 1620” avant d’embarquer pour l’Amérique. “Au départ, il y a deux navires : il y a le Mayflower et le Speedwell mais le Speedwell fuit, il est en mauvais état, donc il fait demi-tour. Finalement, une partie des passagers de Speedwell montent sur le Mayflower. Ils sont à peu près 102 exactement et arrivent fin novembre – début décembre“, décrit Bertrand Van Ruymbeke. Ils débarquent sur la côte de l’actuel État du Massachusetts, dans un village peuplé par des Amérindiens, les Wampanoags, qui s’appelle Patuxet et qu’ils vont renommer Plymouth. Ce récit de l’arrivée des puritains est connu des historiens grâce aux écrits de William Bradford, le premier gouverneur de cette colonie. Les puritains du Mayflower arrivent sur une terre qu’ils perçoivent comme “quasiment vide“, car il y a beaucoup d’Amérindiens morts à cause de maladies importées par des Européens qui côtoient les côtes nord-américaines “depuis quelques temps“. “Cela sert leur idéologie, la construction du récit des puritains de dire que c’est une terre qui leur est destinée, qui leur a été donnée par Dieu“, souligne Virginie Adane. 

La rencontre entre les puritains et les Wampanoags

Les puritains rencontrent alors un personnage important qui va servir d’intermédiaire entre eux et les Wampanoags. “Ils vont rencontrer un Amérindien, qui est le seul survivant de cette nation Patuxet. Il a survécu parce qu’il a été kidnappé quelques années avant l’épidémie“, raconte Bertrand Van Ruymbeke. Selon les écrits, il s’appelle Squanto ou Tisquantum“Il avait été kidnappé par des Anglais quelques années auparavant, vendu en Espagne comme esclave. Ensuite, il a réussi à se libérer et à rejoindre l’Angleterre et à être ramené en Nouvelle-Angleterre. Donc, quand les puritains s’installent là, ils tombent sur un Amérindien qui parle anglais, c’est tout à fait étonnant”, complète le professeur de civilisation et d’histoire américaine à l’Université Paris 8.

Illustration, datée de 1754, représentant Squanto, un Amérindien dans son rôle de guide auprès des puritains.• Crédits : Kean Collection – Getty

Squanto est un Patuxet mais il a été “adopté par les Wampanoags“, comme le veut la tradition chez les Amérindiens, “s’il y a des survivants, d’autres nations vont les adopter“, précise Bertrand Van Ruymbeke. Quand les puritains arrivent, les Wampanoags décident “de s’en faire des alliés contre les Narraganssets“, un autre peuple amérindien avec lequel ils sont en rivalité. Le chef des Wampanoags, Massasoit (1580-1661), décide alors d’utiliser Squanto comme traducteur pour faciliter les négociations avec les puritains lors de leur installation sur leurs terres. Dans les récits, les colons anglais sont vus “comme des gens qui ont navigué pendant plusieurs semaines, qui sont un peu à bout de force et qui reçoivent une forme d’aide de la part des populations locales“, souligne Virginie Adane.

Les Wampanoags vont leur apprendre beaucoup de choses “sur la région, comment cultiver le maïs” par exemple, décrit Bertrand Van Ruymbeke. “On le voit bien dans le récit de Bradford : c’est une aubaine pour les passagers du Mayflower d’avoir cet Amérindien“, affirme l’auteur de L’Amérique avant les États-Unis.

Une célébration après un hiver rude

Le “soutien matériel” des Améridiens est très “demandé” par les puritains, “parce que toutes ces installations coloniales ne survivent pas, il y en a certaines qui périclitent“, analyse Virginie Adane. Ce premier hiver 1620 est très rude pour les colons anglais, une partie survit grâce à l’aide des Wampanoags. “La moitié des colons meurent. Parmi les 102, il y a peut-être 50 survivants au printemps 1621“, chiffre Bertrand Van Ruymbeke. “À l’automne 1621, parce qu’ils ont survécu à l’hiver précédent, parce qu’ils ont eu de très bonnes récoltes pendant le printemps et l’été, parce que le gibier et la pêche sont abondantes, ils vont faire comme une fête des moissons, ils vont fêter l’abondance, chasser, pêcher et manger. Et au même moment, ils vont faire une action grâce, ils vont remercier le Seigneur d’avoir survécu et le remercier pour cette abondance“, retrace-t-il.

C’est un banquet qui réunit des colons et des Wampanoags pour célébrer le fait que cette colonie ait tenu bon pendant pendant une année entière.                    
Virginie Adane, maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Université de Nantes, spécialiste en histoire coloniale nord-américaine

Selon Bertrand Van Ruymbeke, les Amérindiens ne sont pas invités au début à cette fête des puritains “qui va durer deux ou trois jours“. Les Amérindiens voient cette fête, cette abondance et ils veulent s’y mêler et les puritains les acceptent : ils vont aller chasser ensemble“, explique le professeur de civilisation et d’histoire américaine à l’Université Paris 8. Il existe deux sources qui décrivent cette fête : le récit du gouverneur de la colonie de Plymouth, William Bradford, et celui d’un passager du Mayflower, Edward Winslow. “Le texte de Bradford qui est très court ne mentionne pas les Amérindiens mais celui d’Edward Winslow est un peu plus détaillé. C’est comme cela qu’on sait qu’il y a à peu près 90 Amérindiens qui arrivent avec leur chef Massasoit qui vont se mêler à la fête”, décrit Bertrand Van Ruymbeke. “Dans une des sources, on voit bien l’élément surprise : ils sont surpris que les Amérindiens se joignent à eux. Et ce n’est certainement pas autour d’une table comme c’est souvent représenté sur des tableaux ou des images plus tard“, ajoute-t-il.

Peinture de l’Américaine Jennie Augusta Brownscombe représentant le premier repas de Thanksgiving à Plymouth (1914).• Crédits : Heritage Images – Getty

Ce repas revêt également un aspect religieux important : les puritains remercient Dieu “d’avoir permis à la communauté de survivre” et d’avoir mis “les Wampanoags sur leur chemin qui leur ont montré un certain nombre de choses“, rappelle Virgine Adane. Les récits n’utilisent pas le terme de Thanksgiving en tant que tel, mais dans les faits c’est une action de grâce.

Une fête qui s’impose progressivement

Les récits de l’époque ne permettent pas de savoir comment cette fête, localisée au niveau de la colonie de Plymouth, dans l’actuel Machassusetts, s’est imposée à l’ensemble des États-Unis comme une fête nationale. Les deux récits de ce premier repas partagé entre les Amérindiens et les puritains se perdent et “ne vont être découverts que dans les années 1840 pour Winslow et dans les années 1850 pour Bradford“, selon Bertrand Van Ruymbeke. Jusqu’à la découverte de ces sources, les Américains ne peuvent donc pas célébrer un événement dont ils n’ont pas encore connaissance.

Les habitants de Nouvelle-Angleterre commémorent à partir de la fin du XVIIIe siècle le Forefathers’ Day, “le jour des ancêtres, le débarquement des passagers du Mayflower en décembre”, explique Bertrand Van Ruymbeke. “Au même moment, il y a un peu partout aux États-Unis, et notamment en Nouvelle Angleterre, des thanksgiving avec un t minuscule, des actions de grâce pour remercier Seigneur. En 1777, le congrès prononce un thanksgiving, en pleine révolution américaine. On remercie le Seigneur parce qu’il arrive à combattre les Britanniques et le Congrès invoque le Seigneur pour les aider à devenir indépendants“, resitue-t-il. Ces deux journées vont se mêler jusqu’à la proclamation en 1863 de Thanksgiving comme fête fédérale aux États-Unis pour la première fois par le président Abraham Lincoln. “Nous sommes en pleine guerre de Sécession, c’est pour invoquer l’aide du Providence et du Seigneur, pour qu’il permette aux Américains de sortir de cette crise, parce que c’est un moment d’intenses souffrances : la guerre de Sécession, c’est effroyable avec 600 000 morts“, détaille Bertrand Van Ruymbeke. La dinde, elle, devient un emblème de Thanksgiving tardivement. 

Dans les récits des premiers colons de Plymouth, comme dans celui de William Bradford, la dinde fait partie du repas, mais elle n’est pas “mentionnée avec insistance, comme un symbole“, “elle est mentionnée parmi les canards, les oies, les poissons“, souligne l’auteur de L’Amérique avant les États-Unis. “_C’est au XIXe siècle que le menu de Thanksgiving commence à être formalisé_, notamment par l’écrivaine Sarah Josepha Hale dans les années 1850“, précise Virginie Adane. La date de Thanksgiving est seulement fixée, sous la présidence de Theodore Roosevelt, en 1939, au quatrième jeudi de novembre, rappelle-t-elle.

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